jeudi 2 octobre 2014

Fille ou garçon (nouvelle)

Ne vous fiez pas à l'illustration, je ne suis pas enceinte et je ne milite pas ici contre la manif pour tous...
"Fille ou garçon", c'est le titre d'une nouvelle (très sombre) que je publie ici à l'occasion de mon anniv'





Fille ou garçon

« Il est huit heures quarante, tu vas être en retard. »
Eugénie, sans lever les yeux sur sa mère, lui répondit d’un soupir bruyant. Elle avait vingt-et-un ans, plus du tout l’âge d’être infantilisée. D’ailleurs, son médecin la faisait toujours patienter des heures avant de la recevoir. Si, miraculeusement ponctuel, il la chicanait aujourd’hui pour quelques minutes, elle prétexterait avoir mal dormi à cause du bébé dans son ventre. Il était actif, en pleine forme, n’était-ce pas le plus important ?
La jeune femme poursuivit son petit-déjeuner avec une lenteur consciencieuse, prête à remettre sa mère en place plus directement s’il le fallait. Mais cette dernière, à qui le ventre arrondi de sa fille imposait une complaisance inhabituelle, refusa l’affrontement et quitta la pièce.
Ce n’était pas la première grossesse d’Eugénie. Son aîné, un garçon, avait été conçu lors d’une fugue vers l’âge de quinze ans. Elle avait dû le garder, bien sûr. Peu importa qu’elle fût une fille-mère sans moyen pour l’élever. L’État lui octroya une aide pour subvenir à leurs besoins alimentaires. Dans une société dangereusement stérile, on n’interrompait aucune grossesse.
Presque six ans plus tard, après deux garçons supplémentaires, Eugénie espérait de tout cœur une fille. Les résultats du caryotype allaient lui être donnés aujourd’hui. Même si elle refusait de se presser, par principe, elle avait hâte. Mettre au monde une fille, ce serait si bien !
Une fois ses tartines de confiture dégustées et bue la dernière gorgée de son café au lait, Eugénie se leva pour se rendre à la salle de bains. Elle attacha ses long cheveux aile-de-corbeau en chignon, afin de mieux présenter, et se rosit les joues avec du rouge à lèvres qu’elle étala de la pulpe du doigt. Elle aurait préféré du blush, mais les produits de maquillage, comme beaucoup d’autres, étaient devenus hors de prix après l’effondrement de l’économie.
Pourtant, en comparaison de certains de ses amis, Eugénie n’était pas à plaindre. Les aides de l’État et son statut de travailleuse à domicile lui garantissaient un niveau de vie qu’on lui enviait souvent. De la nourriture suffisamment abondante pour obtenir un IMC raisonnable. Soixante-dix-neuf kilos pour un mètre soixante-huit, avant sa dernière grossesse ; quelques uns de plus désormais.
Eugénie se sourit devant le miroir. Le bébé serait une fille, elle le sentait.
« Maman, j’y vais » cria-t-elle depuis l’entrée tandis qu’elle vérifiait la présence de son pass résidente dans son sac puis glissait son poignard fétiche dans sa botte droite.
La mère d’Eugénie accourut depuis l’alcôve du  salon où murmurait la télévision.
« Tu m’appelleras aussitôt pour me dire, n’est-ce pas ? demanda-t-elle.
— Je sais, m’man.
— Il y a encore de la viande au congélateur. Tu aimerais que nous fêtions ça avec une blanquette ?
— Garde-la plutôt pour ce soir, il y a des amis qui passent. »
Eugénie enfila son manteau sans se préoccuper des sourcils froncés de sa mère. Cette viande, ils l’avaient grâce à elle ! Elle pouvait bien en faire profiter qui elle voulait ; les yeux de ses amis, brillants de gourmandise, valaient bien qu’on les régalât.

En tram, le trajet jusqu’au centre hospitalier ne durait qu’une trentaine de minutes. C’était une longue ligne droite ennuyeuse à mourir qui traversait le centre-ville. Eugénie, une fois assise, oublia vite les visages inexpressifs des autres voyageurs, des personnes âgées, pour la plupart, qui avaient laissé derrière eux tout espoir d’un avenir meilleur, inintéressantes au possible.
Elle songea à sa fugue, à quinze ans. De ces quelques journées passées dans un squat de la zone périphérique, elle gardait le souvenir d’une fête ininterrompue. Alcools forts, bières, joints, extasy, elle avait tout goûté. Elle y avait découvert, surtout, la liberté et le sexe. Avec les copains de sa bande, ils avaient joué à lancer des couteaux, fait des séances de spiritisme, dansé et encore dansé. Un vrai bol d’air pur, après une enfance à la fois surprotégée et brimée, où sa mère se sacrifiait – soi-disant – pour l’habiller comme une poupée, tout en lui interdisant de sortir. Depuis qu’elle gagnait sa vie, et même la vie de toute la famille, cette époque était heureusement révolue. Sa génitrice devait bien se faire à l’idée qu’elle avait grandi et pouvait s’habiller tout en noir, sortir quand il lui plaisait et coucher avec qui elle voulait.
Sentant un regard insistant posé sur elle, Eugénie fut tirée de sa rêverie. La femme qui l’observait détourna les yeux en se mangeant les lèvres. Une jalouse, à n’en pas douter. Entre deux âges, elle portait un manteau grisâtre qui semblait trop large pour elle, brillant d’usure aux coudes. Un foulard fuchsia prétendait lui donner bonne mine, mais accentuait un teint fatigué. Eugénie connaissait bien ce genre de femmes, incapables d’enfanter, aigries contre la jeunesse et la beauté. Les moins timides lui lançaient des sourires faussement doucereux pour engager la conversation. Il fallait être née de la dernière pluie pour ne pas comprendre qu’elles voulaient en réalité s’approcher un peu de l’inaccessible graal. Eugénie ne les intéressait pas ; son bébé, si. Et elle en était agacée.
Par provocation, elle posa sa main sur son ventre et le caressa. À travers l’épais tissu du manteau, les mouvements du fœtus étaient imperceptibles. La jalouse l’ignorait, bien sûr. Crever d’envie lui apprendrait à ne pas dévisager les gens comme elle l’avait fait.

Le centre hospitalier était un grand bâtiment du siècle dernier où les intempéries avaient laissé des suintements de crasse. Eugénie traversa le hall d’accueil en habituée, puis se dirigea dans l’aile où se trouvait la maternité. L’odeur forte du détergent, tandis qu’elle avançait, lui donna un début de nausée. C’était un des inconvénients de la grossesse, pas le pire. Quand elle arriva dans la zone aux murs d’un rose de papier toilette, elle s’annonça à l’accueil et s’installa dans la salle d’attente. Un couple s’y tenait, piaffant d’impatience, échangeant paroles à voix basse et pouffements discrets.
Eugénie ne les enviait pas. Ne pas connaître lequel de ses partenaires avait enfanté son aîné puis les suivants ne l’avait jamais dérangée. Un homme devenu père pouvait se croire le droit de diriger sa vie. La jeune femme avait mis assez longtemps pour en imposer à sa mère. Son indépendance, elle y tenait.
L’attente fut longue, ainsi qu’elle l’avait supposé, si interminablement longue qu’Eugénie se rêva sortant son poignard et menaçant la petite brune de l’accueil pour être reçue plus vite. Les quelques magazines mis à disposition, aux bords déchiquetés d’avoir été trop lus, étaient d’une tristesse ! Quant aux plaquettes informatives, strictement triées dans leur présentoir ou affichées sur les murs de la salle, leur foisonnement avait quelque chose d’écœurant. De toute manière, la jeune femme n’aimait pas lire.
Elle fut reçue à dix heures quatorze, soit avec plus d’une heure retard sur son rendez-vous. Sa mère, qui avait tenté de lui faire la leçon, ne manquerait pas de l’apprendre.
« Mademoiselle » l’invita à s’asseoir son médecin.
Entre eux deux, posé bien en évidence sur le bureau, le dossier contenant le résultat du caryotype, peut-être la réalisation des rêves d’Eugénie. Une fille à naître, ce serait une espèce de revanche. Tout ce qu’elle n’avait pas eu, enfant, deviendrait à sa portée. La promesse d’une vie véritablement meilleure se réaliserait enfin.
La jeune femme bouillait d’impatience tandis que le médecin, l’air sournoisement amusé, lui demandait comment elle allait pour retarder le moment de l’annonce. Elle écourta d’une réponse brève puis plaqua un sourire sur ses lèvres :
« Alors, docteur, fille ou garçon ? »
Le médecin sourit à son tour, comme s’il eût été le père de l’enfant. Percevait-il une commission si le résultat s’avérait celui escompté ? En quoi, sinon, pouvait-il être intéressé par l’enfant qu’Eugénie portait ?
« Ce sera une fille, mademoiselle, une fille tout ce qu’il y a de plus normale. »
Eugénie poussa un grognement de joie. Les garçons rapportaient peu ; ils valaient surtout par la rente alimentaire. Les filles, elles, représentaient une petite fortune, une fortune qui allait être sienne d’ici quelques semaines !
« Plusieurs couples sont déjà inscrits aux enchères, poursuivit le médecin, radieux. Vous n’aurez aucun mal à trouver des adoptants. »
Pour sûr, il touchait une commission sur l’adoption. C’était un abject profiteur. Comme la majorité des gens.

Eugénie n’appela pas sa mère. Elle préféra prévenir ses amis, qui l’inondèrent aussitôt de messages de félicitations. La fête de ce soir promettait d’être réussie. À défaut de fumer et boire, du fait qu’elle subissait de régulières analyses sanguines, la jeune femme s’en mettrait plein la lampe. La blanquette, déjà. Peut-être même un dessert, mais lequel ?
Elle rentra chez elle un peu avant midi. Dès la porte d’entrée, les cris de son aîné lui vrillèrent les tympans. Son euphorie s’évanouit d’un coup. Qu’avait-il, encore, cet enfant capricieux ? Pleurait-on encore ainsi, à bientôt cinq ans ? Eugénie se débarrassa de son manteau et de son sac pour se diriger d’un pas décidé dans la cuisine. Ces vociférations étaient absolument insupportables. Elle ne les permettrait pas.
Sa mère, à table avec les trois garçons, se leva précipitamment :
« Désolée, c’est que je ne savais pas à quelle heure tu rentrais, ma toute belle. »
Elle pressa les épaules du pleurnichard pour le pousser à se lever. Ce dernier avait cessé de geindre aussitôt sa mère aperçue.
« Allez, les enfants, devant la télé maintenant. Vous savez bien que votre maman a besoin de calme, dans son état.
— Mais j’ai encore faim, se révolta l’aîné. Je ne veux pas manger ça. »
Les trois cuillerées de bouillie verdâtre, dans son assiette, étaient intactes. Il n’avait rien avalé. Alors que ses deux petits frères s’étaient échappés pour fuir le courroux maternel, il refusait de bouger, se cramponnant à la table en formica comme à un radeau.
Eugénie vit rouge. Quel toupet il avait, cet abominable gosse ! Elle s’approcha de lui, faisant reculer la grand-mère de quelques pas, et se pencha pour placer son visage à hauteur de celui du vaurien. Elle glissa sa main dans sa botte et en retira le poignard.
« Bientôt, éructa-t-elle en brandissant la lame puis en la caressant de l’index, je n’aurai plus besoin de toi !
— Alors c’est bien une fille ! intervint la mère d’Eugénie. Quelle bonne nouvelle !
— En attendant, poursuivit la jeune femme à l’adresse du capricieux, tu es privé de repas pour la journée. Ça t’apprendra à mal te conduire. »
Le petit garçon serra les poings mais ne répliqua pas, les yeux rivés sur couteau tandis qu’il se levait, puis se dirigea vers le salon.
« Oui, c’est bien une fille, confirma Eugénie à sa mère en tirant une chaise loin de la table pour s’écarter de la bouillie à l’odeur repoussante. En plus de la blanquette, pour ce soir, tu prépareras une mousse au chocolat. Il y a Nico, qui vient, Xavier et Laura, et puis Imen et Sophie. Plus deux ou trois autres. La bande habituelle, en fait.
— Je suis si heureuse ! » commenta sa mère.
Eugénie sourit. Elle aussi était heureuse. Une fois que sa fille serait adoptée, elle serait assez riche pour se passer de la rente alimentaire allouée pour les trois garçons. À elle la belle vie, alors. Ce n’était pas trop tôt, à vingt-et-un ans !

lundi 18 août 2014

Dix photos de Provence

Je n'ai pas fait de canoé, ni d'escalade, etc. Mais mes mirettes se sont régalées. Voici quelques unes des photos qui pourraient inspirer un récit.










mardi 4 mars 2014

Note de lecture

Quelques bouquins lus ces derniers jours...

Il y a d'abord eu un autre coup de cœur : "Les foulards rouges", de Cécile Duquenne, épisodes 1 et 2, chez Bragelonne numérique (collection Snark). Je ne développe pas sur cette excellente lecture, je sais que les éloges mérités pleuvent sur les blogs.

Toujours dans la collection Snark, j'ai lu avec plaisir le dépaysant "Seuls" de Mathias Moucha.

Il y a aussi le luxuriant "Noô", de Stefan Wul, dont j'ai lu la moitié. Je n'en parlerai pas non plus.

Je vais plutôt faire un petit bilan de lecture sur "Le harcèlement moral : la violence perverse au quotidien", de Marie-France Hirigoyen.




Il y a quelques passages répétitifs mais, dans l'ensemble, le bouquin est tout à fait intéressant.
Du point de vue de l'écriture  (mes futurs personnages se le tiendront pour dit) autant que du point de vue de la vie quotidienne.
Il me semble même que, dans l'ambiance économique et politique du moment, pas qu'un brin morose, ce genre de vulgarisation est d'utilité publique. En effet, si les exemples développés dans le livre sont tirés de situations familiales et professionnelles, on peut sans problème généraliser au niveau de la société.
Où on comprend qu'on ne doit pas faire preuve d'empathie face à des propos ou des humiliations qui nous enlèvent notre dignité, y compris et surtout quand tout est sous-entendu, indirect. Où on comprend qu'on ne doit pas être complice de ces actes-là.
Car ces propos et ces humiliations peuvent devenir un engrenage d'où, contrairement au Charlot des Temps modernes, on ne ressortira pas indemne.





lundi 24 février 2014

Une de mes nouvelles se trouve en ligne, dans Corbeau #2, fanzine consacré à la littérature  noire.

Elle s'intitule "Les bas résille noirs de Marie" (non, il n'y a pas de faute, "résille" est invariable)

C'est ici !

Bonne lecture !


mardi 18 février 2014

Note de lecture : « Décadence », de Sylas



Bilan de ma dernière lecture, Décadence, de Sylas.

Comme pour ma précédente lecture, je me suis embarquée avec tiédeur. La faute aux deux derniers romans de fantasy que j’avais lus, sur lesquels j’avais peiné car je voulais les finir coûte que coûte.
Eh bien, comme pour ma précédente lecture, j’ai dévoré le livre en moins de trois jours : c’est un coup de cœur !
Ce que j’ai préféré, c’est la ville où se situe l’action : Twynte. Moi qui ne suis pas une visuelle, eh bien j’ai réussi à m’y orienter, et elle me semblait presque organique tant les descriptions étaient efficaces et sans lourdeur. J’ai été complètement immergée dans la fiction.
Quant à l’histoire, eh bien on pourrait lui trouver un aspect un peu cliché, car il y a une jeune magicienne qui découvre qu’elle a beaucoup de pouvoir. En réalité, cette magicienne est plus que cela, car c’est aussi une jeune femme dans une société misogyne, et qui doit lutter contre le sentiment qu’elle éprouve d’être monstrueuse. Donc cliché, peut-être, mais loin de moi l’idée de le reprocher à l’auteur, car il leur rend dans ce roman une vitalité trop souvent perdue et en fait du nouveau.
L’histoire ne se résume pas à celle de la magicienne. Il y a aussi une enquête, avec ce qu’il faut de rebondissements pour tenir en haleine tout au long de la lecture, et des personnages eux aussi intéressants. La relation entre les personnages, notamment entre l’enquêteur et son fils, m’a fait penser quelquefois à la plume d’Ursula Le Guin. C’est dire !
Et puis, j’allais oublier, la magie à l’œuvre dans ce monde est ingénieuse à souhait.

En résumé, Décadence est un roman avec une vraie histoire, dépaysant et qui dit quelque chose.
Ça fait du bien !

dimanche 16 février 2014

J'avais oublié de le noter ici. Fabien Lyraud, blogger, m'a proposé une interview. Pour les curieux, c'est ici.

Par ailleurs, le numéro 31 d'AOC est officiellement annoncé ici. Vous pourrez y lire "À l'arrière des taxis".


mercredi 12 février 2014

Note de lecture : "Hantés" d'Anne Fakhouri



Bilan de ma dernière lecture, Hantés, d’Anne Fakhouri


Avant de commencer la lecture, j’étais un peu partagée. Je n’apprécie que très rarement les thrillers, mais j’ai beaucoup aimé tout ce que j’ai lu d’Anne Fakhouri.
Le roman se retrouve donc sur ma liseuse...

...et est lu en deux soirées. C’est un coup de cœur. On retrouve les ingrédients du thriller (meurtre, soupçons, enquête, etc.), mais pas que. Il y a de la profondeur, dans le bouquin, car les fantômes ne sont pas n’importe qui. Si le personnage principal, Samuel, a perdu son beau-père, ce n’est pas ce dernier qui viendra le hanter. Anne Fakhouri ne tombe pas dans ce cliché. Même si la question du deuil parcourt le roman, les fantômes nous renvoient à des problématiques qui dépassent ce deuil, et qui n’ont rien de la mièvrerie qu’on peut trouver dans certains romans pour ados. J’applaudis.
Sans surprise (pour moi), l’écriture est à la hauteur du propos, l’intrigue bien ficelée et les relations entre les trois amis qui se lancent (ou, plutôt, qui sont lancés) dans l’aventure  sont à la fois généreuses et retenues.
Ce sera un roman que je conseillerai ou que j’offrirai ! Je ne suis pas du tout étonnée qu'il soit nominé au Prix Futuriales des lycées !